Mohamed et Béchir Gharbi: Les frères surdoués
C’est toujours avec plaisir que nous découvrons de temps en temps de nouveaux espaces culturels initiés par l’Etat ou, surtout, par le privé.
A La Soukra, la nouveau-née s’appelle «Zmorda», c’est l’enfant de Mme Khédija Kamoun, une mélomane bien connue qui a beaucoup collaboré à la Rachidia et qui conserve un goût immense pour la «bonne» musique, conseillée en cela par le Dr Nawfel Ben Aïssa, enseignant à l’Institut Supérieur de Musique.
Leur choix pour l’inauguration de cet espace, dimanche dernier, s’est justement porté sur les frères Gharbi, Mohamed au violon et Béchir au luth, accompagnés d’un jeune percussionniste : Nasreddine Chalbi. Le trio s’est laissé emporter par les anges d’une musique céleste et pure comme savent en faire les surdoués qui n’ont pour objectif que le plaisir du jeu et de la création, aidés en cela par un public sélect et solennel, attentif à chaque note et vibrant à chaque cadence comme en a témoigné l’artiste Ali Loueti ou l’animateur mélomane Walid Tlili, entre autres. Cet après-midi-là, le pur plaisir d’une heure et demie nous a donné de nouveau l’espoir que le bon goût triomphera toujours et que cette jeunesse si dévouée triomphera de la médiocrité, de l’opportunisme en musique mais aussi du mauvais goût que nous subissons de plus en plus sur notre petit écran et ailleurs.
Vrais jumeaux, vrais trésors
Mohamed et Béchir sont de Bizerte, une ville qui a toujours marqué l’histoire musicale de notre pays, à commencer par le père de la musique tunisienne Khémaïs Tarnène. Ils sont nés le même jour, la même heure, issus du même œuf et portant les mêmes gènes : ces homozygotes ont pour eux un physique agréable, une tenue d’instrument chic et humble à la fois et surtout le talent. Leur chance commence par leur rencontre avec un enseignant dévoué, si Mehrez Hraieb, qui les prendra en charge et découvrira très tôt leur don inhabituel à l’âge du lycée. En 2000, Nawfel Ben Aïssa les invite dans son émission télévisée consacrée à eux sur Canal 21, «mousiqat», où ils jouent, entre autres, un morceau de Atia Charara El Mansoura et réétalent tout leur talent un peu plus tard devant le même Charara, subjugué, dans le cadre de la Rachidia. Ils intègrent, comme il se doit, les bancs de l’Institut supérieur de musique où leurs notes oscillent entre 19 et 20 sur 20 ! Aujourd’hui, ils sont en année de master. Béchir, fan de feu Ahmed Kalaï, a consacré son mémoire de maîtrise au style d’interprétation de ce dernier avant son départ pour l’éternité dans un travail scientifique unique. Ahmed Kalaï, qui a bien côtoyé Béchir, ne put s’empêcher d’avouer : «Ce garçon est unique ; personne ne joue comme lui !»
Compositions classiques
et modernité
Nous connaissions la virtuosité de Mohamed au violon et celle de Béchir au luth, et voilà qu’ils nous offrent un cru non moins intéressant : la composition musicale ! Leur programme appelé Khawater (impressions) comporte un samaï nahawand suivi de deux pièces musicales : Hams (murmure) et Kafla (cadence). Puis un samaï hijaz avant trois compositions succulentes : Taamoulet (contemplations), Fos’ha (promenade) et Khawater (pensées ou impressions). Beaucoup de technique mais une technique au service de l’interprétation, au service de la musique, de l’art. Ils ont l’humilité de ne pas dépasser la dose prescrite au-delà de laquelle la technique, aussi pure soit-elle, l’emporte sur l’âme artistique au détriment du bon goût et de l’extase tant souhaitée en musique. Grâce à leur habileté et à leur virtuosité, ils rendent la musique intelligible plutôt que de chercher une quelconque démonstration de force ou une exhibition technique.
Ces compositions qui relèvent d’un vrai talent donnent déjà une idée de ce que sera l’avenir. Et, comme l’a dit Nawfel Ben Aïssa : «Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître !» Ali Loueti relèvera les touches tunisiennes qui ornent ces compositions que l’on qualifierait de «néo-classiques» et qui puisent leur source dans la musique classique arabe et turco-persane. Le talent de compositeurs rejoint ainsi leur virtuosité dans l’instrumental. Mais il y a une approche intéressante parce que moderniste, actualisée, loin du conservatisme. Et tant mieux si la broderie est tunisienne ; cela est loin de nous déplaire.
Après l’Octobre musical à Ennejma Ezzahra en 2008, le dernier festival de la musique instrumentale et Vienne en novembre dernier, en compagnie de N. Ben Aïssa, les frères Gharbi, qui ont donné à certaines séries télévisées une musique gravée dans les mémoires : Kamanjet Sallama au violon pour Mohamed et Sayd Errim au luth pour Béchir, sont tenus de garder la barre haut et de continuer à distiller le meilleur d’eux-mêmes au profit d’une appartenance fière et heureuse d’avoir enfanté de tels surdoués.
Ali OUERTANI
Source: La Presse
Source: lapresse.tn
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