Dolmabahçe, l'ultime siège du pouvoir ottoman


Par notre envoyé spécial à Istanbul Hmida Ben Romdhane

L'architecture n'a rien d'original. Elle rappelle celle du Palais de Versailles avec juste moins d'ampleur et moins d'ambition. Le mélange de styles baroque et rococo donne au palais de Dolmabahçe d'Istanbul une singularité un peu déplacée dans un environnement culturel oriental.

Les sultans ottomans avaient régné à partir de Topkapi de la chute de l’empire byzantin en 1453 jusqu’en 1856, l’année où le centre du pouvoir s’est déplacé de deux ou trois kilomètres, sans quitter toutefois les rives du Bosphore, pour s’installer à Domabahçe.

Le déménagement avait beaucoup à voir avec la culture occidentale, française en particulier, dont était imbibé le sultan Abdulmajid. Il admirait l’Occident et parlait couramment le français. En 1843, il fit appel à des architectes français et leur demanda de lui construire un palais dont l’architecture s’inspirerait du Palais de Versailles. Tous les moyens financiers et techniques de l’empire étaient mis à leur disposition et les constructeurs occidentaux ne mirent pas plus de treize ans pour livrer au sultan une véritable œuvre architecturale d’une beauté saisissante.

Les historiens débattront longtemps encore sur les véritables raisons qui avaient poussé le sultan Abdulmajid à quitter Topkapi, où ses prédécesseurs avaient régné pendant quatre siècles, pour s’installer dans le palais baroque-rococo de Dolmabahçe.

Une si importante décision ne peut s’expliquer évidemment par la simple maîtrise de la langue française par le sultan ou par ses penchants pour la culture occidentale. Peut-être le sultan Abdulmajid avait-il perçu les premiers signes de déclin de l’empire ottoman et, par superstition, avait-il tenté de conjurer le sort en dotant l’empire d’un nouveau centre de pouvoir qui le doterait à son tour d’un sang neuf. Mais une chose est certaine, le nouveau siège du pouvoir ottoman de style occidental n’a contribué en rien à alléger le lourd contentieux qui envenimait déjà depuis des siècles les relations entre l’Empire ottoman et l’Occident et qui devait persister jusqu’à l’écroulement de celui-là à l’issue de la Première Guerre mondiale.

 

Garde immobile du temple

 

L’entrée de Dolmabahçe est majestueuse. Des touristes européens, américains et japonais se mêlent à de petits écoliers turcs dans l’immense jardin du palais superbement entretenu. Petits et grands sont attirés en premier lieu par le soldat, un véritable garde immobile du temple, qui ressemble plus à une statue qu’à un être humain. Placé sur une petite estrade juste à l’entrée du palais, le soldat est impeccablement habillé d’un costume militaire et de gants blancs. Le casque qui lui couvre le front et les sourcils accentue le caractère étrange du regard du soldat qui fixe obstinément un point situé nulle part et qui s’interdit le moindre clignement d’yeux. Avec la main droite, il tient un fusil et avec la main gauche une arme blanche dans son fourreau attachée à sa ceinture au niveau des fesses. Il gardera cette position inconfortable pendant une heure avant qu’un sosie ne vienne prendre la relève. Les touristes et les gamins turcs peuvent l’interpeller, lui raconter des blagues, le toucher, se faire prendre en photo avec lui ou le mitrailler de flashs, le soldat, lui, restera de marbre.

Contrairement à la Mosquée bleue du sultan Ahmet, le visiteur n’est pas tenu de se déchausser. Toutefois, des sacs en plastique, façonnés de manière à épouser la forme des chaussures, sont entreposés à l’entrée du palais. Tout le monde doit en mettre pour pouvoir visiter le siège du dernier demi-siècle du pouvoir ottoman. Le palais comprend une aile pour l’exercice du pouvoir et d’autres pour les appartements du sultan, de ses femmes, de sa mère et de ses enfants. D’étroites allées strictement délimitées par des cordes et recouvertes d’une moquette rouge protègent les trésors exposés des mains baladeuses, et les parquets des chaussures trop rudes. Des peintures géantes, qui représentent des soldats turcs en « chéchia stambouli» terrassant des armées rétives à l’expansionnisme ottoman dans les Balkans et ailleurs, tapissent les innombrables couloirs de Dolmabahçe. Quelques peintures de « femmes imaginaires », exécutées par Abdulmajid, le « sultan artiste », tempèrent l’aspect martial et belliqueux des tableaux relatant l’histoire des guerres ottomanes. On peut tout voir à Dolamabahçe, y compris les hammams où se lavaient le sultan et sa famille. Y compris les appartements de ses femmes soigneusement gardées et servies par des eunuques triés sur le volet avant d’être castrés.

 

Le seul témoin d’envergure

 

La salle de réception est la pièce centrale du palais. Mesurant pas moins de 1.000 mètres carrés, elle est éclairée par un lustre en cristal pesant cinq tonnes pas un kilo de moins. Les dimensions du tapis qui recouvre cette pièce sont tout aussi disproportionnées. Bien qu’elle fasse partie du musée qu’est Dolmabahçe, la salle de réception est utilisée par le gouvernement turc pour y organiser de grands banquets pour les hôtes de marque. Le roi d’Espagne Juan Carlos, les présidents français François Mitterrand et américain George H. Bush ont eu droit à cet honneur.

Bien qu’il ait transféré le centre du pouvoir turc d’Istanbul à Ankara, Mustapha Kemal Atatürk avait néanmoins gardé un petit appartement à Dolmabahçe qui s’est imposé non seulement comme une attraction des touristes, mais comme un endroit que les petits écoliers turcs de six ans devaient impérativement visiter pour avoir une idée plus concrète de celui dont les photos s’étalent partout en Turquie. La chambre où Atatürk est mort reçoit quotidiennement les petits écoliers, une manière efficace consistant à semer à temps la graine du nationalisme auquel les Turcs sont particulièrement attachés. Le lit de mort du « grand père des Turcs » est à la même place où l’avait laissé son propriétaire il y a plus de soixante-dix ans. Il n’est pas recouvert du dernier drap utilisé par Atatürk, mais d’un drapeau rouge géant avec, au beau milieu, le croissant et l’étoile blancs.

Tout comme Topkapi, Dolmabahçe est bâti sur la rive européenne du Bosphore. Une confirmation de la relation intime qu’entretenaient les souverains ottomans avec ce long bras de mer qui sépare deux continents. Le Bosphore est le seul témoin d’envergure de la grandeur et de la décadence du célèbre empire. Mais il ne semble guère impressionné par les exploits ni affecté par les cataclysmes dont il était témoin durant des millénaires. Il continue de couler tranquillement sous le pont qui porte son nom, veillant avec zèle à la stricte séparation géographique et culturelle de deux continents: l’Europe et l’Asie.

 

H.B.R.

Source: La Presse


Source: lapresse.tn

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Posté le vendredi 14 août 2009 dans Monde



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